Mon dernier rêve

11 mai 20263 minutes

Le quotidien m'ennuie. La répétition m'endort. Le même bureau, les mêmes collègues, les mêmes formulaires à relire, et, plus que tout, les mêmes erreurs. Non la carte vitale n'est pas un justificatif d'identité, non le nom de jeune fille n'est pas facultatif, non la date de signature ne peut pas être dans le futur ! Alors je rêve. Attention : je construit mes rêves, je les peaufine ! Par exemple, j'ai rêvé que j'étais relieuse dans un atelier prestigieux. Je me suis donc documentée sur le vocabulaire associé et sur le savoir-faire des relieurs. J'ai fait de belles rencontres, en particulier chez les fournisseurs de cuir. J'ai palpé des peaux douces et souples et d'autres bien plus rigides. J'ai choisi méticuleusement la teinte que j'utiliserais pour relier "les chants de Maldoror" : un bleu foncé veiné de noir. Et pour le poème "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard", un jaune éclatant sur un cuir de chevreau. Bien sûr, je n'ai jamais rien relié et je n'ai acheté ni cuir ni alène. Je rêve juste. Mais ce rêve m'a soutenu pendant plus d'un an. Ensuite j'ai rêvé que je serais restaurateur de vitraux. A nouveau J'ai engrangé du savoir théorique sur les techniques moyenâgeuses et celles plus modernes. J'ai suivi un MOOC sur le sujet, j'ai visité quantité d'églises et de cathédrales : Ah le bleu des vitraux de Chartres, Ah la Sainte Chapelle ! J'ai comparé les vitraux anciens, détaillant finement la vie des saints et mélangeant les scènes de vie quotidienne avec monstres diaboliques, sans oublier les portraits des donateurs insérés ici ou là. J'ai aussi apprécié les lignes pures de certains vitraux plus modernes sans motif, juste une impression de lumières éclatées. Je suis allée jusqu'à dessiner mon propre vitrail et à assister à quelques ateliers, au château de Guédelon par exemple. Ce rêve là m'a occupé presque trois ans et la documentation accumulée occupe une place disque assez conséquente. Mon dernier rêve est de partir sur la piste des croisés. J'ai choisi la première croisade (1096-1099). J'ai commencé à me renseigner. D'où est-elle partie ? Quel a été son itinéraire ? Je voudrais fêter les 950 ans en 2046 avec une fête sur les bords du Rhin le 12 avril et traverser, comme à l'époque (la violence en moins) Mayence, Cologne puis gagner la Hongrie. Rien que cette partie est prometteuse de longues recherches enrichissantes. D'une part je me documente sur les vêtements, les moyens de locomotion, de logements, de ravitaillements. C'st le sous-dossier "Histoire". Et d'autre part, j'ai pris contact avec des associations de reconstitutions historiques, avec différents comités de fêtes, surtout de jumelage, de villages français et allemands situés sur le début de l'itinéraire et aussi avec quelques agences de voyage sur mesure. C'est le sous-dossier "Logistique". Je jubile : ce rêve là va m'occuper longtemps ! Je n'ai même pas encore décidé si je créerai une organisation, virtuelle, de type rallye où cette croisade d'un nouveau genre se déroulerait sur trois à quatre semaines et où je chercherais des sponsors du côté du Paris-Dakar ou si j'opterais pour une série de festivals échelonnés sur l'itinéraire et donc si je devrais plutôt m'orienter vers des mécènes festifs et culturels !

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    Au milieu les gagnants : ils ont réussi eux ! Ils rient et se bousculent, ils organisent la soirée... les soirées ! Je me suis éloigné discrètement. Mo, nom n'est pas sur la liste, j'ai échoué. Je m'éloigne et rentre à pas lents chez mes parents, j'imagine le poids de leur déception. Je vérifie mon portable : aucun appel. Ils doivent être en réunion ou alors ils ont oublié que c'était aujourd'hui. Pas d'appels mais beaucoup d'invitations dans les différents groupes auxquels j'appartiens. Une frénésie d'échanges pour déterminer le lieu et qui amène quoi. Mais je me sens détaché, comme un électron libre. De toute façon je n'irai à aucune d'entre elles. Et tout à coup je ne ressens plus ni peine, ni honte. Le sort en est jeté, je n'irai pas à l'université. Et bien entendu, je ne retournerai pas au lycée. Une sorte d'exaltation calme. Très méthodiquement, je prépare un sac à dos pratique et bien rempli : un duvet léger, quelques vêtements, un couteau multifonction, un carnet de voyage, mes pastels, mon passeport et de l'argent. Je vide ma tirelire et m'empare sans scrupule de la réserve pour les livreurs. Me voici prêt. Tout à coup, sur une impulsion, je retourne dans ma chambre, j'éteins mon mobile et le range dans le tiroir de mon bureau. Je n'aurais jamais imaginé à quel point ce simple geste me libère. J'ai même l'impression de mieux respirer. Je n'aurai plus à répondre aux notifications et autres sollicitations numériques, c'est une sensation incroyable ! Je dévale les escaliers en sautant plusieurs marches à la fois. Je retrouve mon insouciance, celle d'avant avoir reçu ce cadeau empoisonné que j'avais pourtant tant réclamé. Je claque la porte d'entrée, je n'ai pas pris mes clefs. Je marche d'un bon pas jusqu'au métro qui m'emmène à la gare du Nord où une borne anonyme me délivre un billet pour Amsterdam. Le départ est imminent, je n'ai pas d'attente. Dans la neutralité ouatée du Thalys, je m'endors, libre et confiant. Toutes les contraintes scolaires, familiales, amicales restent derrière moi, déjà mes souvenirs se floutent. A Amsterdam, je déambule le long des canaux sans but, le sourire aux lèvres. Je ne tarde pas à m'intégrer à un groupe de jeunes européens détendus, entre autres par le cannabis généreusement partagé. D'aucuns sont en couple, d'autres en bandes et quelques-uns solitaires. A la nuit tombé, guitares et harmonicas accompagnent nos rêveries et nous finissons dans un squat que l'un d'entre nous connait. Le lendemain les uns et les autres s'éparpillent en ordre dispersé. Je décide de repartir avec un roumain sur une bicyclette prêtée ou donnée par une jeune bulgare qui arrête son périple ici. Nous quittons la ville à bonne allure et traversons sans difficulté la campagne plate e verdoyante. De ci de là des moulins tournent leurs ailes paresseusement. Nous nous arrêtons en milieu de journée dans une ferme dont les habitants nous laissent accès à l'eau et à une grange vide. Nous partageons nos vivres mais sans parler beaucoup, ni l'un ni l'autre ne connaissons la langue de l'autre. Après un somme, nous repartons à la fraiche pour rejoindre le Danemark. Bien sûr ce ne sera pas pour aujourd'hui. Notre but, vague et non formulé, est d'aller au nord, toujours plus au nord.  En soirée, nous nous arrêtons au bord de la route, grignotons ce qui nous reste et allumons un joint. Dans la douce rêverie engendrée par celui-ci, je me plais à imaginer un long voyage paresseux jusqu'au cap Nord et un retour rapide via le traineau du Père Noël. Dans les volutes de fumée, je constate sans étonnement, que le père Noël ressemble fort à mon grand père. Nous sommes réveillés par la rosée ! Dans le premier village rencontré, nous trouvons des sanitaires publics où nous nous changeons et étendons nos habits mouillés. En attendant qu'ils sèchent nous prenons un café et cet étrange pain presque noir et nous nous installons sur le parapet d'un petit pont piéton. La journée s'annonce ensoleillée, je ressens une telle plénitude, une telle légèreté : c'est cela être libre !

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    J'aime le calme et le silence et que tout soit à sa place. Mon appartement est petit et efficace, les rangements nombreux, les bibelots rares. D'aucuns diront minimaliste. Un canapé confortable mais pas de coussin ; une cuisine bien équipée mais aucun ustensile apparent. Pourtant j'aima recevoir ! La table est alors tirée au cordeau sur une nappe unie ; le menu réfléchi, organisé en fonction des saisons et des temps de cuisson. Je dois avouer que mon moment préféré est, après le départ de mes hôtes, le retour à l'ordre initial en éliminant le chaos des serviettes froissées et de la vaisselle sale. Quelle satisfaction quand tout est redevenu sobre et où le silence feutré n'est plus perturbé que par le ronronnement des appareils ménagers éliminant les derniers vestiges d'agitation. Je suis comptable, un métier où la précision et la rigueur me conviennent à merveille. Mes amis se moquent gentiment de moi et prétendent que je ne pourrais pas survivre à une relation amoureuse. Ils n'ont pas tout à fait tort, j'ai connu mon lots d'aventures mais, en effet, sans jamais m'impliquer complètement et sans jamais envisager la moindre vie commune ! J'aime être seul. Ma mère est morte à ma naissance et mon père, militaire de carrière, m'entrainait au gré de ses pérégrinations. Vivre en caserne a sûrement été formateur. Les fêtes bien arrosées dans tel ou tel mess, m'insupportaient et je me réfugiais dans les bureaux désertés et bien rangés : pas un papier visible. Du fait du nombre d'affectations à l'étranger, l'essentiel de mes études a été effectué par correspondance. Je me souviens d'un ou deux pays d'Afrique où je ne pouvais pas quitter les bâtiments, pour raison de sécurité et cette réclusion me satisfaisait. Le poste de mon père que j'ai préféré était au Laos. les gens y sont souriants,  discrets et silencieux. Par contre, je trouvais tout à fait superflus les bouquets somptueux et parfumés dont notre boy décorait toutes les pièces. Je simulai une allergie avec force éternuements et réussis à convaincre mon père de les faire enlever. Pendant toutes ces années, je subodorais que mon père était un vrai séducteur et qu'il utilisait mon existence pour maintenir une certaine distance avec ses différentes conquêtes. Le changement fréquent d'affectation, outre un avancement bienvenu, facilitait aussi la clôture de certains chapitres. Enfin, quand l'heure de la retraite de mon père a sonné, il s'est installé dans un petit pavillon de banlieue où je finis ma dernière année d'études. Il s'investit dans la vie du quartier comme il l'avait fait dans chacune des casernes et tomba assez vit amoureux d'une veuve, certainement charmante, mais nantie de trois effroyables ados bruyants et chahuteurs. Un dimanche, tous les quatre emménagèrent chez mon père. Ce jour-là, j'ai préféré partir.

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    Gaspard Martin n'est connu que de quelques spécialistes de la Révolution Française. Il vivait tout près de Paris et avait le métier méconnu de sablier officiel des prisons royales. En effet c'est lui qui avait la lourde responsabilité de mesurer les temps de visite des prisonniers de la Bastille. On dit qu'il avait une grande collection de sabliers de différentes durées (on peut en voir deux au musée des Arts et Métiers et, curieusement, un au château d'Angers). Evidemment, moyennant finances, le visiteur choisissait le sablier qu'il voulait utiliser. Une rumeur persistante prétend qu'il existait un sablier horizontal utilisé pour les visites féminines. Gaspard Martin est décédé le 14 juillet 1789, probablement tué par un ancien détenu. Il a été retrouvé le crane défoncé, recouvert de sable et d'éclats de verre.

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