Voyage en liberté
11 avril 20264 minutes
Voyage en liberté
11 avril 20264 minutes
Au milieu les gagnants : ils ont réussi eux ! Ils rient et se bousculent, ils organisent la soirée... les soirées ! Je me suis éloigné discrètement. Mo, nom n'est pas sur la liste, j'ai échoué. Je m'éloigne et rentre à pas lents chez mes parents, j'imagine le poids de leur déception. Je vérifie mon portable : aucun appel. Ils doivent être en réunion ou alors ils ont oublié que c'était aujourd'hui. Pas d'appels mais beaucoup d'invitations dans les différents groupes auxquels j'appartiens. Une frénésie d'échanges pour déterminer le lieu et qui amène quoi. Mais je me sens détaché, comme un électron libre. De toute façon je n'irai à aucune d'entre elles. Et tout à coup je ne ressens plus ni peine, ni honte. Le sort en est jeté, je n'irai pas à l'université. Et bien entendu, je ne retournerai pas au lycée. Une sorte d'exaltation calme. Très méthodiquement, je prépare un sac à dos pratique et bien rempli : un duvet léger, quelques vêtements, un couteau multifonction, un carnet de voyage, mes pastels, mon passeport et de l'argent. Je vide ma tirelire et m'empare sans scrupule de la réserve pour les livreurs. Me voici prêt. Tout à coup, sur une impulsion, je retourne dans ma chambre, j'éteins mon mobile et le range dans le tiroir de mon bureau. Je n'aurais jamais imaginé à quel point ce simple geste me libère. J'ai même l'impression de mieux respirer. Je n'aurai plus à répondre aux notifications et autres sollicitations numériques, c'est une sensation incroyable ! Je dévale les escaliers en sautant plusieurs marches à la fois. Je retrouve mon insouciance, celle d'avant avoir reçu ce cadeau empoisonné que j'avais pourtant tant réclamé. Je claque la porte d'entrée, je n'ai pas pris mes clefs. Je marche d'un bon pas jusqu'au métro qui m'emmène à la gare du Nord où une borne anonyme me délivre un billet pour Amsterdam. Le départ est imminent, je n'ai pas d'attente. Dans la neutralité ouatée du Thalys, je m'endors, libre et confiant. Toutes les contraintes scolaires, familiales, amicales restent derrière moi, déjà mes souvenirs se floutent. A Amsterdam, je déambule le long des canaux sans but, le sourire aux lèvres. Je ne tarde pas à m'intégrer à un groupe de jeunes européens détendus, entre autres par le cannabis généreusement partagé. D'aucuns sont en couple, d'autres en bandes et quelques-uns solitaires. A la nuit tombé, guitares et harmonicas accompagnent nos rêveries et nous finissons dans un squat que l'un d'entre nous connait. Le lendemain les uns et les autres s'éparpillent en ordre dispersé. Je décide de repartir avec un roumain sur une bicyclette prêtée ou donnée par une jeune bulgare qui arrête son périple ici. Nous quittons la ville à bonne allure et traversons sans difficulté la campagne plate e verdoyante. De ci de là des moulins tournent leurs ailes paresseusement. Nous nous arrêtons en milieu de journée dans une ferme dont les habitants nous laissent accès à l'eau et à une grange vide. Nous partageons nos vivres mais sans parler beaucoup, ni l'un ni l'autre ne connaissons la langue de l'autre. Après un somme, nous repartons à la fraiche pour rejoindre le Danemark. Bien sûr ce ne sera pas pour aujourd'hui. Notre but, vague et non formulé, est d'aller au nord, toujours plus au nord. En soirée, nous nous arrêtons au bord de la route, grignotons ce qui nous reste et allumons un joint. Dans la douce rêverie engendrée par celui-ci, je me plais à imaginer un long voyage paresseux jusqu'au cap Nord et un retour rapide via le traineau du Père Noël. Dans les volutes de fumée, je constate sans étonnement, que le père Noël ressemble fort à mon grand père. Nous sommes réveillés par la rosée ! Dans le premier village rencontré, nous trouvons des sanitaires publics où nous nous changeons et étendons nos habits mouillés. En attendant qu'ils sèchent nous prenons un café et cet étrange pain presque noir et nous nous installons sur le parapet d'un petit pont piéton. La journée s'annonce ensoleillée, je ressens une telle plénitude, une telle légèreté : c'est cela être libre !