Ah ça alors

09 février 20264 minutes

Ah ça alors, je n'en crois pas mes yeux : la maison où j'ai grandi a été remplacée par un immense parking. J'en perds mes repères. Où était le jardin ? Le potager où nous avions l'interdiction de jouer ? La grange sombre, si fraîche en été ? Les carrosseries alignées brillent au soleil et, de ci de là, un rétroviseur lance un éclat de lumière, comme un clin d'œil, mais à qui ? Ce parking gigantesque est bien plus étendu que l'ancienne ferme de mes grands-parents, il englobe les champs et les bâtiments des deux plus proches voisins. Il est entièrement clôturé, sécurisé. Je vois les caméras disposées à intervalles régulier sur tout le périmètre. Au départ, garée sur le bord de la nationale, aux coordonnées exactes de l'entrée de la ferme, du moins si j'en crois mon GPS, c'est le silence qui me surprend le plus. Dans mes souvenirs des crissements d'insectes, des bruissements d'ailes, des voix plus ou moins lointaines, les aboiements d'un chien, un canard qui cancane. Aujourd'hui pas le plus petit bruit animal. En même temps je me mets à leur place, que feraient-ils ici où il n'y a pas le moindre petit brin de verdure. Ensuite, je reste hébétée derrière le grillage, cherchant, sans raison, une place libre dans ce quadrillage automobile. Il me semble qu'une place vacante romprait cette monotonie métallique, toute en nuances de gris, gris-bleu, gris-marron. La teinte la plus osée étant le blanc. Je savais, bien sûr, qu'une fois vendue, la ferme avait été rasée mais je ne m'étais pas rendu compte de la démesure et de la déshumanisation du lieu de tant de mes souvenirs d'enfance. Soudain un ronronnement régulier attire mon attention… en l'air. Un drone vient vers moi, une petite lumière verte clignote. Arrivé à un mètre, un mètre cinquante de moi, il descend à une altitude calculée pour que je sois obligée de lever la tête et il me parle. Evidemment ce n'est pas le drone qui m'interpelle, même si le choix d'une voix robotisée invite à le croire : "Cette zone est protégée, vous n'avez pas le droit de stationner ici. Veuillez remonter dans votre véhicule et poursuivre vote route". Comme ce discours est prononcé sans aucune intonation, c'est moi qui imagine qu'il est menaçant et c'est moi aussi qui invente un "sinon" dissuasif. Bon, je voulais voir ce qu'était devenue la vieille ferme, j(ai vu. Donc j'obtempère et reprends la route… lentement. Je longe cette "zone protégée" en roulant au pas toujours à la recherche d'un repère. Le drone est reparti, toujours en ronronnant. J'atteins ce qui semble être l'entrée du parking : un passage étroit entouré de chevaux de frise, deux cahutes de part et d'autre et une flopée de caméras. Un grand panneau lumineux clignote en rouge : "COMPLET", et un peu plus loin, plus grand et sans clignotement : "RESERVER VOS PLACES SUR WWW.UN.PARADIS.SUR.TERRE.COM". Je suis dégoutée, amère. La réalité virtuelle a gagné tant d'importance dans nos vies aujourd'hui que je suis seule sur cette route, seule dans ma vie et peut-être seule sur la Terre ! Je n'ai pas le temps de m'éloigner qu'u nuage de drones en formation fonce sur le parking et commence à détruire systématiquement les caméras et les voitures sur l'air des walkyries. Quelqu'un, quelque part, a un drôle de sens de l'humour. Le drone qui est venu me parler et ses potes ne font pas le poids. Je les entends répéter "Cette zone est protégée ..." avant d'exploser les uns après les autres. Les bruits d'explosions et celui des flammes ravageant les véhicules remplacent le silence oppressant de tout à l'heure, je ne me sens pas soulagée pour autant. Quand je vois une grosse boule orange embraser l'horizon, je comprends que ce site de UN.PARADIS.SUR.TERRE.COM a été détruit. Je suis partagée entre la tristesse des vies humaines détruites (mais ces accros de vie virtuelle sont-ils encore humains ?) et la joie de voir la toute puissance virtuelle mise à mal. Est-ce une organisation humaine rebelle qui a œuvré ou seulement un concurrent ? Je regarde les drones vainqueurs se regrouper et disparaitre vers l'est, je décide de les suivre.

  1. Atelier
  2. Science-Fiction
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  1. Mes combats

    26 janvier 20263 minutes

    Je suis révoltée, par nature dirait maman ! Toute petite déjà, je n'acceptais pas l'école. Moi, j'étais bien à la maison et je ne vois pas pourquoi je devais faire "comme tout le monde". C'est l'argument le moins convainquant que je connaisse : "comme tout le monde" ! Ensuite les règles d'orthographe me rebutaient, pas que je ne sache pas les apprendre (j'ai une excellente mémoire) ou les appliquer (ce n'est pas si compliqué) mais à nouveau la  principale raison d'être de l'orthographe, c'est la conformité ! Moi, je pense que si on peut lire ce que j'ai écrit, c'est bien suffisant. L'intérêt étymologique de tel ou tel mot ne me touche pas et d'ailleurs l'utilisation dans les sms ou les réseaux sociaux de "dsl" ou "mdr" me donne raison. Evidemment, mes études ont été...  diversifiées. Pour le fameux projet transverse du bac, j'avais choisi le cannabis. J'ai eu une bonne note malgré une réflexion sur le côté provocateur du sujet. Dans un premier temps, je me suis lancée dans des étude de droit. Bien sûr je voulais défendre les petits contre les gros, le pot de terre contre le pot de fer et combattre l'injustice partout où je la trouverai ! Quelle déception ! Dans ma promo d'une centaine de personnes, tellement d'entre eux étaient enfants d'avocats, de juges ou de notaires et résolument orientés vers le profit que ces professions pouvaient procure. Avec mes idées à la Erin Brockovich, j'étais si isolée. Alors j'ai abandonné avant que mon environnement ne me transforme.  J'ai attaqué en deuxième choix, un BTS de communication, en alternance. J'avais obtenu, pour la partie pratique, un stage chez Astrium côté lobbying. A nouveau que de déceptions dans ce monde feutré où les non dits s'accumulent. Les négociations sont tellement codées et travesties d'allusions ou de messages obscurs qu'à nouveau je ne savais plus où j'en étais et dans le même temps je cumulais les ruptures amoureuses : soit je trouvais mon compagnon trop timoré dans ses positions, soit c'est lui qui partait me reprochant d'être trop vindicatives. Je tins bon jusqu'à l'obtention de mon diplôme puis je changeai à nouveau de voie et partis pour une année aux USA comme jeune fille au pair. Les Etats-Unis me sont apparus comme un pays liberticide, la famille où j'étais, utilisait des caméras pour me surveiller avec les enfants ! J'ai demandé à changer de famille et je me suis retrouvée témoin de violences conjugales, à vrai dire c'est moi qui est composé le 911 ! L'organisme de gestion des jeunes filles au pair m'a rapatriée fissa en France. J'ai rencontré un handicapé de mon âge, nous avons vécu ensemble et je me suis mise à combattre les discriminations que subissent ces personnes mais c'est un combat à la David contre Goliath... sans lance-pierre ! Au final, il est parti aussi, mes combats incessants contre l'administration, ses employeurs et le manque d'équipements adaptés l'ont... fatigué. Comme il fallait bien trouver un emploi, j'ai repris mes études en free lance et j'ai obtenu un master en sociologie et le concours de professeur des écoles. J'ai délibérément choisi d'enseigner en REP, on obtient facilement ces postes qui ne sont pas demandés. Et maintenant je lutte tous les jours pour donner une chance aux élèves défavorisés auxquels j'enseigne. Je me retrouve à effectuer un signalement pour la DAS au moins une fois par an, mais j'ai vraiment l'impression d'être utile. Ce combat là, j'ai l'intention de le mener longtemps.

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    12 janvier 20263 minutes

    Je vais mourir, comme mes frères et sœurs, de la tuberculose. Au moins moi j'aurais vécue et j'ai changé le monde ! Eux, ils sont morts encore enfants et n'ayant rien accompli. Je me souviens de leurs petites tombes au fond du jardin à l'orée de la forêt de sombres sapins. J'étais encore très jeune et, en fait, je me réjouissais de leurs morts qui, mathématiquement, augmentaient mes rations. Et puis, le prêtre ne cessait de répéter que c'était la volonté de Dieu et qu'au Paradis, ils avaient la meilleure part. Pourtant je n'étais pas pressé de les rejoindre ! Dès que je le pus je gagnais la ville et me liais aux étudiants, du moins entre les petits boulots à l'aube et au crépuscule qui me permettaient de survivre. Quels contrastes entre les taudis miteux infestés de rats et , quelques rues plus loin, le faste des palais des princes, ducs et archiducs ! A l'université, j'ai affuté mon esprit et j'ai rejoint un groupuscule qui prônait l'athéisme et une meilleure répartition des ressources, ce qui correspondait à mes convictions. J'avais réussi à trouver un emploi à l'opéra  : étendre une bâche de cuir sous les pied des belles dames pour que leurs souliers alambiqués restent immaculés. J'en ai vu de ces nobles d'apparat au sourire arrogant et à la posture impérieuse. Du fons de mon cachot à ciel ouvert, la fièvre combattant le froid glacial, je revois les robes vaporeuses, les fourrures moelleuses et les parures prestigieuses. Parfois, avec une condescendance insupportable, il ou elle me laissait une pièce mais le plus souvent ils ne me voyaient pas. Il fut facile de me convaincre que la violence était la solution et le meurtre un mal nécessaire. Notre organisation voulait profiter de ma proximité éphémère avec ce beau monde pour frapper un grand coup. Maintenant que j'ai passé quatre ans dans ce cul de basse fosse et que j'ai eu le temps de vivre et revivre cent fois les évènements, je comprends que nous avons été manipulés et que j'ai été sacrifié. Sinon, comment aurais-je eu aussi facilement accès à une arme à feu et suffisamment de munitions pour m'entraîner ? Et surtout comment a-t-il été possible, dans le ballet des portefaix, que ce soit justement moi qui soit pile devant ce noble là précisément ? La rage qui m'habitait alors ne s'est posée aucune question et j'ai tiré, Le les ai tué tous les deux, lui et sa femme. J'ignorais leur nom. Depuis, je sais, évidemment. Aujourd'hui encore, à l'article de la mort et convaincu que rien ne m'attend après, je persiste à être particulièrement fier d'avoir assassiné l'archiduc François-Ferdinand et sa femme Sophie. La guerre est devenue mondiale et nul n'en connait le dénouement. J'ai changé le monde !

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    10 janvier 20264 minutes

    La première entrée est traumatisante ! Pour moi toujours, qui n'avait jamais quitté les jupes de ma maman, traductrice à la maison. On disait que j'étais sauvage et c'est vrai que je ne cherchais pas à copiner près du bac à sable. Alors en ce début septembre, tous ces enfants autour de moi, dont une grande partie pleurait à gros sanglots, m'effrayaient et je reculais doucement jusqu'à heurter un petit blondinet silencieux. Nous échangeâmes un regard, déjà complice, et main dans la main, nous rejoignîmes le coin des puzzles où nous nous occupâmes côte à côte sans échanger un mot. Les adultes s'affairaient à calmer les pleurnicheurs et nous laissaient tranquilles. A midi, maman vint me chercher et je pensais en avoir fini avec l'école et je découvris, avec horreur, que pas du tout ! Je devais y aller tous les matins. Heureusement je retrouvais Charles. Nous avions tous les deux beaucoup de mal avec les activités collectives alors que nous étions rapides avec les gommettes, les peintures et autres exercices individuels. Aussi nous étions souvent laissé à jouer pendant que les autres recommençaient ou corrigeaient leurs activités. Nos mamans finîmes par faire connaissance et nous nous fréquentâmes en dehors de l'école. Nous devenions très proches, peu bavards, nous construisions des tours de cubes, jouions à la dinette ou aux voitures et toujours les puzzles notre grande passion. L'année suivante, nous fûmes à nouveau dans la même classe mais les maîtresses s'inquiétaient de notre amitié parce qu'ils la jugeait exclusive et c'est vrai que nous ne  nous mêlions pas aux autres, ni à leurs jeux, ni à leur disputes. Maman m'informa que Charles allait déménager pendant les vacances de la Toussaint et que je ne le verrais plus. Je crus qu'un déménagement était une maladie comme la varicelle et j'attendis qu'il revint. A la reprise scolaire, l'institutrice fut plus explicite, elle en profitait pour introduire du vocabulaire : cartons, camion, appartement, maison... et je compris. Comme d'habitude, je restais silencieuse mais pas inactive et trois jours plus tard ayant bien mémorisé le nom de Strasbourg et rempli mon sac de biscuits et d'une gourde d'eau, je quittai l'école en ayant prétexté une envie d'aller aux toilettes et je me dirigeais d'un pas décidé vers le soleil (Strasbourg est à l'est du côté où le soleil se lève, maman me l'avait expliqué). Me voici devenue maman, à mon tour, je travaille à l'extérieur, dans les jardins. Mon mari, lui est souvent en déplacement, dans le domaine de l'automobile. Là, tout de suite, je suis en congé de maternité de mon petit Léo et j'accompagne Annabelle, mon aînée pour son entrée en maternelle. Elle est très sociable, naturellement et aussi suite à trois années de collectivité en crèche. Maintenant la première rentrée s'étale sur plusieurs jours pour éviter trop de pleurs et les parents sont invités à entrer dans la classe et à la découvrir avec leur enfant. Les souvenirs reviennent en rafale et comme dans un état second, je me dirige vers les puzzles, en bois comme il y a trente ans ! Ma fille m'a lâché la main et "discute" avec ses camarades de crèche. Un petit blondinet timide suce son pouce et ne lâche pas la main de … Charles ! Je me relève et nos regards se croisent, se perdent, en un instant nous retrouvons notre complicité muette. Le monde disparait autour de nous. Il faut qu' Annabelle m'attrape les jambes pour que je réagisse. Les autres parents sont partis et il semble que la maitresse nous ait parlé. Embarrassés nous quittons la classe. Ma file a pris en main le fils de Charles, et, un bras protecteur autour de ses épaules elle l'entraîne vers l'aire de regroupement où les autres enfants sont déjà assis. Une fois sortis, toujours sans un mot nous marchons côte à côte jusqu'au café du village où nous commandons d'une même voix un café. Nous sommes bien, simplement bien, dans notre bulle de silence. Il paye pour nous deux et nous reprenons nos véhicules. Je note le message sérigraphié indiquant les coordonnées de son atelier de menuiserie et je sais qu'il note mon logo de paysagiste. Avec un dernier sourire, nous nous séparons. mais bien sûr, nous savons que nous nous reverrons.

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    Et voila le retour de la période de Noël, comme tous les ans en fait. Certaines années, ça va. J'apprécie l'effervescence dans les rues et les magasins, l'air affairé et joyeux des passants. Je me mets au diapason : Je décore ma modeste boutique. Enfin, je sors mon unique guirlande de la réserve et le lutin cordonnier, comme moi, que j'ai acheté il y a des années. Ses couleurs ont passé mais allumé, il fait illusion, comme moi. D'autres années, non, ça ne va pas. Je n'ai jamais cru au Père Noël, d'aussi loin que je m'en souvienne. Alors la joie me parait factice et toute cette électricité gâchée me navre pour la planète. Ces années là, je ne change rien à ma vitrine et je réduis mes horaires ! De toute façon cordonnier, ce n'est pas un métier saisonnier et je n'ai pas plus d'impératif en décembre qu'en juillet. J'ai toujours vécu seul avec beaucoup d'amis. Mais pour les fêtes de Noël, la famille prime et mes amis sont peu ou pas disponibles. Pour moi le vingt-cinq décembre est un jour comme les autres. Et puis avec les années mes amis se sont dispersés ou pire sont morts. Cette année, particulièrement, je me sens seul, malgré le lutin qui clignote. Aujourd'hui, je n'ai pas ouvert. J'accroche le panneau "Fermeture exceptionnelle", je descends le rideau métallique et je m'en vais. Allez, direction les grands magasins, débauches de lumières, de décorations et de marchandises. Une vitrine attire mon attention : un décor d'Afrique en carton-pâte, canoë coloré, palmiers peuplés de singes automates et de perroquets chamarrés ! Et si j'allais en Afrique ? Moi qui n'ai jamais franchi la barrière des périphériques ! Je repère une agence de voyage et j'y entre. Un Père Noël en carton, grandeur nature, sirote un cocktail de papier glacé face à une mer de rêve. L'employée est fort occupée avec un jeune couple qui envisage un tour du monde. Je prends le catalogue "Promotions de Noël", je passe rapidement les destinations romantiques : Venise, Vienne,... ou asiatique : Thaïlande, Viêt-Nam,... Ah voici les réveillons africains : safari au Kenya, exploration du Kalahari, ascension du Kilimandjaro, vignobles d'Afrique du Sud... Ah "Noël à Dakar entre traditions peules et messe de minuit". Je commence à lire le programme des quatre jours de festivités quand la jeune femme s'adresse à moi. Elle voit ce que je lis et m'annonce déjà que les promotions sont presque toutes pleines. Elle pianote sur son clavier et le sourire aux lèvres rectifie : il reste quelques rares places pour le Sénégal. Est-ce que j'ai un passeport ? Elle peut s'occuper du visa si je lui amène aujourd'hui avant dix-sept heures, parce que, quand même, Noël c'est dans une semaine. Non je n'ai pas de passeport. Elle reste muette pendant quelques secondes avant de me proposer une destination européenne, dans l'espace Schengen il suffit d'une carte d'identité… valide. La mienne est périmée depuis plus de dix ans ! Elle cille mais enchaîne courageusement : La Savoie, la Bretagne ? Ben, moi, je voulais aller en Afrique. Tout mon élan est parti, cassé. Je remercie, laisse le catalogue et sors, voûté, de l'agence. Je rentre à petits pas, déçu. Oh et puis, je m'en fiche, pour Noël, je m'achèterai des bananes !

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  5. Amazonia

    06 décembre 20252 minutes

    Ecrire c'est faire sortir les choses de l'oubli.  J'ai essayé de raconter mon histoire qui est aussi celle de mon peuple, peuple de tradition orale, mais les quelques personnes qui m'ont écouté n'en ont rien fait, rien retenu, rien appris. Ils restent à la surface exotique, esthétique, ethnographique des choses. Les couleurs, les motifs, les rituels oui mais pas leur signification et l'harmonie du monde est rompue. Je ressens au plus profond de moi un devoir de mémoire et de transmission. J'ai vécu en semi-nomade dans la forêt luxuriante, au gré des changements de la nature, profondément uni à mon animal totémique, le jaguar. J'ai consommé les plantes qui permettent l'accès aux différents niveaux de conscience. Je ne suis pas chaman e je n'ai jamais atteint le niveau des morts mais celui des végétaux et des animaux si, souvent. Je sais que je le pourrais encore si j'avais accès aux herbes nécessaires. Ce ne sont pas des rêves engendrés par la drogue comme le pensent les esprits étroits  et scientifiques mais bien une perception accrue du monde qui nous entoure, l'accès aux niveaux de conscience universels auxquels la rationalité et le pragmatisme ferment les portes. Je constate avec tristesse que ceux qui ne parviennent pas à cette communication, cette communion, deviennent matérialistes, aigris, agressifs. Ma tribu a été chassée de la forêt qui a été abattue. Nous avons été bien traités : vaccinés, regroupés en immeubles communautaires, éduqués et intégrés. La plupart d'entre nous ont un emploi dans le cadre de la politique d'insertion volontariste du gouvernement. Et voilà que nos jeunes ressentent un grand vide spirituel et hésitent entre suicide et consumérisme. C'est à nous, les aînés, de restaurer les forces telluriques nécessaires à notre peuple perdu. J'ai réuni les anciens et nous avons fumé ensemble. Sans arriver à l'état supérieur, nous avons quand même réussi à nous organiser. Nous apprendrons à tous ceux qui veulent nos coutumes et comment réaliser nos tatouages spécifiques et celui qui sait écrire rédigera nos histoires, décrira nos danses, écrira les recettes des boissons hallucinatoires. Nous créerons la Bible de notre peuple.

    1. Atelier