Je tourne à gauche. Dans le doute, je tourne toujours à gauche. Au bout de la rue, encore à gauche, puis tout droit. En fait je ne sais pas où je vais et c'est reposant. Je viens de prendre la clé des champs ! Mais pour l'instant pas le moindre champ. Les maisonnettes des lotissements ont remplacé le centre ville, je dois être dans la bonne direction. D'ailleurs le carrefour suivant indique à droite la coopérative agricole, en face un village inconnu et à gauche rien du tout. Je me gare et avance, à pied, au milieu de ces champs enfin retrouvés. Au loin un clocher pointu dépasse l'horizon et, à perte de vue, des champs de terre, aux sillons alignés qui donnent le vertige quand on change de point de vue. La terre est lourde et je m'enfoncerais probablement si je voulais traverser. Mais pour l'instant je suis un tracé de tracteur qui m'emmène... par là. De petites dénivelées me permettent de découvrir de nouveaux paysages, semblables et pourtant différents. Ici, les sillons ne sont pas dans le même sens et là, ils perdent leur régularité. Autour de ce bosquet aucun labour. Les herbes folles éclairent de leurs tons beiges et jaunes le brun foncé, presque noir, de la terre environnante. Les arbres n'ont plus que quelques feuilles recroquevillées, prêtes à tomber au prochain coup de vent. Un trait traverse le ciel d'une trille d'alerte. J'ai dû effrayer un oiseau. Immobile, enveloppée des odeurs qu'exhalent le sol, légèrement chauffée par le pale soleil, je respire. Juste je respire. Soudain s'élève le son net de cloches. Je pense à l'angélus de Millet. J'ai l'impression que le temps s'est arrêté. Hélas, les cloches égrènent les heures et la réalité me happe de nouveau : je serai en retard !