Antidote
21 novembre 20154 minutes
Antidote
21 novembre 20154 minutes
"- Tu n'as pas rangé le bol à sa place !"
Une fois de plus la voix stridente de sa belle-mère s'élevait en reproche. Elle l'ignora et s'absorba dans sa comptabilité. Pas encore pour tout de suite, l'indépendance financière. Elle soupira.
"- Je ne trouve plus les ciseaux, où sont-ils ?"
Elle se leva, les ramassa sur le petit bureau et les amena à Hélène, qui les prit sans un merci.
"- Ce n'est quand même pas difficile de ranger les choses à leur place !"
Isabelle se réfugia, sans répondre, dans les deux pièces aménagées en cabinet de kiné. La mère de son mari avait été généreuse d'accepter le couple chez elle et de laisser deux pièces pour qu'elle puisse exercer mais la cohabitation s'avérait plus pénible que prévu et Yann, qui ne prenait pas son parti et souriait en permanence, lui disait : "Tiens le coup, quelques mois, pas plus" et à sa mère : "Maman, Isabelle et moi te sommes tellement reconnaissants !"
Heureusement la clientèle s'étoffait, du gamin de 12 ans en rééducation après une chute de ski à la vieille dame qui réapprenait à marcher avec sa prothèse de hanche. Isabelle rassurait, soulageait les douleurs, rendait de la mobilité… Elle adorait son métier mais cela suffisait de moins en moins à compenser les reproches constants.
Elle n'en dormait plus et le matin, les yeux cernés, elle était accueillie par des remarques acerbes :
"- Quelle tête vous avez, ma pauvre Isabelle ! Cela ne m'étonne pas je vous ai entendu vous retourner dans votre lit toute la nuit !"
Avec une telle entrée en matière, sans parler du manque d'intimité, elle n'était plus toujours aussi souriante qu'elle aurait dû l'être. L'une de ses patientes s'en était aperçu. C'était une femme asiatique, toute ridée, percluse de rhumatismes, noueuse comme un arbre et pourtant toujours sereine, un sourire bienveillant aux lèvres. Isabelle avait, à chaque fois, l'impression de se trouver devant un puits de sagesse. Elle finit par lui confier ses malheurs et prit l'habitude de récriminer et se plaindre. A sa grande surprise, lors de la dernière séance, L'aïeule revint avec un sachet d'herbes et un pot d'onguent :
"- Tiens ma fille, mets lui ces herbes dans son thé pendant une semaine. Cela lui bloquera les articulations. Tu lui proposeras des massages et tu utiliseras cet onguent. Tu verras, tu seras débarrassée de cette mégère !
- Heu, merci mais pourquoi…
A torrent tumultueux
la sérénité
viendra du soleil couchant
Complètement obscur et incompréhensible pensa Isabelle. Quand aux herbes et à l'onguent : voulait-elle vraiment se débarrasser de sa belle-mère acariâtre ? Elle hésita quelques jours mais quand Hélène partit avec Yann, en escapade comme elle disait, en ajoutant : "Vous, ma pauvre Isabelle, vous ne pouvez pas venir avec votre cabinet", elle se décida !
Très rapidement Hélène se plaignit de douleurs et se déplaça avec difficultés. Ses ennuis de santé la rendaient encore plus désagréable et Yann prêchait la patience "Sois compréhensive, tu vois bien qu'elle souffre". Elle eut une première petite victoire, mesquine, quand le docteur, ne trouvant aucune cause pathologique, prescrit des massages en ajoutant avec un grand sourire "Et vous avez ce qu'il vous faut sous votre propre toit !".
Etrangement, une fois allongée sur la table, Hélène semblait vulnérable, elle avait enlevé ses redoutables lunettes à monture d'écaille et son regard s'en trouvait désarmé, adouci. Isabelle commença le massage avec tout son savoir faire, sans oublier l'onguent. Sa belle-mère la remercia chaleureusement :
- Ah ma petite, si vous saviez comme vous m'avez soulagé, vous avez des doigts de fée.
Et le soir, elle vanta ses louanges à Yann, qui, voyant une sorte de trêve entre les deux femmes de sa vie, se mit à raconter anecdotes sur anecdotes les faisant rire aux éclats. La première soirée joyeuse et détendue depuis si longtemps !
Après quelques massages, Isabelle et Hélène, sans être devenues amies, avaient trouvé un statu quo. Un jour, Isabelle vit sa belle-mère chercher la paire de ciseaux sans le moindre reproche. En retour elle s'efforça de ranger ce qu'elle utilisait. Elle eut honte de ses intentions mauvaises et jeta le reste d'herbes et d'onguent.
Un jour la vieille petite chinoise revint pour un poignet foulé. Pendant la séance, Hélène apporta du thé parfumé.
"- Je vois que vous avez utilisé mes produits", dit-elle avec un petit rire malicieux, "mais pas la totalité !" Et elle repartit à rire. "Je n'aurai plus besoin de venir" et retrouvant toute la souplesse de son poignet, elle quitta le cabinet en continuant à rire.