Plusieurs vies
25 octobre 20155 minutes
Plusieurs vies
25 octobre 20155 minutes
Je me réveille à l'aube et regarde le soleil qui dépasse à peine l'horizon, baignant le campement d'une lumière rose : les poutrelles métalliques brillent de mille gouttes de rosée tandis que les planches de bois exhalent une riche odeur de sève. Je me dirige vers la tente qui sert de cantine et met en route le groupe électrogène. En attendant que l'eau chauffe, les yeux perdus sur l'orée de la forêt tropicale où les plus matinaux des oiseaux, flèches de couleurs vives entre les arbres, ponctuent le matin de cris suraigus, je me repasse, encore une fois, le film de ma vie. De mes vies, devrais-je dire. J'ai vraiment, ici, l'impression de commencer une énième existence.
La première, l'enfance, s'est terminée tôt, trop tôt. Je me souviens à peine des grandes plaines céréalières d'Ukraine, de la bougie, toujours allumée, devant l'icône, dans la maison, des chants mélodieux de ma mère. Le jour où un char russe a rasé notre maison et où des villageois, encore amis la veille, se sont transformés en assassins, j'ai perdu mon innocence. Mon père avait réussi à nous emmener hors du village, du chaos. Enfin ma mère, mes deux frères, ma petite sœur et moi. Les grands parents ne l'avaient pas cru, pas suivi et nous avions vu leur massacre, épouvantés. Nous avons alors fui sans nous arrêter, vers l'ouest, toujours plus à l'ouest. Mon père avait le don des langues et le contact facile, nous avons pu travailler de ci de là, mendier ailleurs et franchir vallées et frontières, montagnes et douanes. Ma petite sœur était décédée d'une mauvaise fièvre en Autriche, enterrée au pied d'un sapin ; ma mère s'était éteinte d'épuisement et de froid dans les Alpes suisses. Finalement les quatre hommes de la famille nous nous étions dispersés en France, chacun de notre côté.
Dans ma deuxième vie, je m'étais affilié à une bande d'albanais qui terrorisait un bidonville peuplés d'africains et d'arabes plus ou moins agressifs, plus ou moins criminels. Ayant les mêmes facilités que mon père pour les langues, je réussissais à expliquer aux réfugiés ce que nous attendions d'eux en échange d'un peu de nourriture, de médicaments ou d'espoir. Je n'hésitais pas à profiter de la situation auprès des filles les moins abîmées.
Lorsqu'une jeune somalienne digne et fière me cracha au visage et m'expliqua qu'elle couchait avec moi uniquement pour la quinine et en aucun cas pour mon charme, mon ego de seize ans en prit un sacré coup. Je décidai donc de séduire l'une des bénévoles, qui, elle, n'attendrait rien de moi. Je ciblai une femme médecin qui me souriait souvent, la nette différence d'âge ne me semblait pas un obstacle.
Je me mis à fréquenter le dispensaire, essayant de me rendre utile. Portant un vieillard de trente cinq ans du dispensaire à son réduit de fortune, escortant les jeunes musulmanes pour leur éviter les agressions et, bien sûr, servant d’interprète pour chaque langue ou dialecte dont j'avais saisi l'essentiel. J'avais réussi à convaincre les albanais que mon seul objectif était le vol de médicaments et je leur en fournissais assez pour les calmer. Côté dispensaire, j'avais laissé entendre que mes larcins étaient destinés à la partie de la population qui, pour des raisons diverses, ne se déplaçait jamais jusqu'au dispensaire. Hélène, mon objectif, se montrait de plus en plus amicale à mon égard, je passais pour un héros auprès des officiels et d'une partie des réfugiés et pour un sacré malin auprès des trafiquants de tout poil. J'étais au sommet de ma gloire.
Je me réveillais, pour ma troisième vie, perclus de douleurs, incapable de me lever ou de crier, désorienté, allongé dans un fossé. Je finis par ramper au bord de la route et me faire ramasser par des flics brutaux et sans compassion, qui me jetèrent, littéralement, aux urgences. La mâchoire brisée, je ne pouvais rien dire pendant qu'un médecin m'auscultait avec délicatesse et énumérait mes fractures : "maxillaire inférieur, 2 côtes, cubitus gauche, tibia droit… prévoir une opération". Me revenait dans le brouillard de la douleur les invectives russes de mes agresseurs, j'avais cru reconnaître la voix d'un de mes frères.
Je me réveillais à nouveau, dans un lit d'hôpital, bandé, plâtré, propre et presque en forme. Un adolescent leva les yeux de son mobile pour m'adresser la parole : "Tu vas venir vivre avec nous, parait-il"? Je n'eus pas le temps de réagir qu'Hélène et le médecin des urgences entrèrent, enlacés, m'annoncer qu'ils avaient remplis toutes les formalités : j'avais désormais la nationalité française et pourrais loger chez eux jusqu'à ce que j'apprenne un métier. Curieusement, en découvrant que l'attirance de la belle Hélène était toute maternelle, je ne fus pas vexé mais au bord des larmes. Je me demandais quelle dose de calmant ils avaient utilisé pour me rendre émotif à ce point ! Je serrai les dents, virtuellement, à cause de ma mâchoire et souris, uniquement des yeux pour la même raison.
Et je vécus chez eux, un peu taciturne et sans jamais réussir à me lier avec les jeunes de mon âge insouciants et innocents. J'avais trop de retard pour envisager des études de médecine, alors je devins infirmier. Malgré leur gentillesse, ou à cause d'elle, je ne me sentis jamais chez moi dans leur grande demeure de Lambersart. Aussi, une fois mon diplôme en poche, j'adhérais à "infirmier sans frontière" et partis sur les lieux des catastrophes aux quatre coins du monde.
L'eau est chaude maintenant, mes collègues arrivent au compte goutte pour boire leur premier café. Comme toujours, mes capacités linguistiques me permettent d'échanger quelques mots avec chacun : suédois, américain, suisse…