Vol dans le métro hongrois
19 mai 20145 minutes
Vol dans le métro hongrois
19 mai 20145 minutes
Je suis fatigué de travailler à la brigade du métro, éternellement en sous-sol. Les incidents n'arrêtent pas.
Hier soir j'ai terminé mon service en expulsant deux alcoolos de la station Oktogon. Je les connais bien, ils reviennent toujours. L'hiver, je ferme les yeux mais maintenant ils peuvent passer la nuit dehors. Quand je pense que je suis allé en classe avec l'un d'eux... Il ne s'en souvient plus du reste. Les ravages de l'alcool bon marché.
Ce matin une hongroise bon teint et quatre touristes françaises qui parlent toutes en même temps et s'indignent et s'énervent. Je reconnais que c'est du français. Je suis allé à Paris, un colloque avec la brigade du métro parisien. Apparemment ils travaillent en collaboration avec les employés du métro. Ce n'est pas le cas ici. Je fais asseoir tout le monde et téléphone pour avoir un interprète. Je sors mes fiches de dépositions. Je vois bien qu'elles sont étonnées, elles observent d'un air réprobateur les installations vétustes, se montrent les affiches, les écrans antédiluviens sur les bureaux. Je devine leurs commentaires caustiques. La fatigue augmente. Je prendrais bien un café mais comme il n'y a pas assez de tasses, je ne pourrais pas en offrir.J'allume une cigarette que j'éteins aussitôt devant leurs mines horrifiées Je me souviens qu'à Paris on ne peut plus fumer que dehors. Je prends la déposition de Mme Mizcezk en jetant de fréquents coups d’œil au couloir dans l'attente de l'interprète.
Mme Mizcezk se rendait chez sa mère qu'elle avertissait au téléphone de son retard. Elle n'a rien vu, rien entendu. Son iPhone lui a été arraché des mains comme par enchantement. Je comprends, à demi-mot, qu'elle ne serait pas venue porter plainte sans l'intervention autoritaire des touristes. Quand elle se tortille après ma suggestion d'appeler l'opérateur, je me doute que cet appareil n'a pas été obtenu avec toute la transparence voulue. Ne voulant pas m'embarquer trop loin ni l’embarrasser outre mesure, je conclus en lui recommandant de faire suspendre son n° au plus vite. Elle acquiesce avec un soulagement visible.
Ah, Dimitri est arrivé ! Il est russe, pas hongrois, mais il parle je ne sais combien de langues, dont le français et le hongrois. Je lui explique la situation, le présente aux dames et sors quatre fiches.
Je les interroge ensemble pensant gagner du temps. Quelle erreur ! Elles se consultent, comparent leurs souvenirs : le suspect grandit, passant de un mètre soixante-dix à un mètre quatre-vingt-dix, tantôt basané, tantôt caucasien, en jogging ou en jean …
L'interprète s'amuse beaucoup. Il a pris quatre timbres différents à peu près calé sur ceux des témoins et traduit à toute vitesse la totalité des échanges :
- trente ans
- plutôt vingt cinq
- oui plutôt
- Quand même
- Moi je l'aurais vu plus jeune
- Ah non
- Peut-être
- qu'est-ce qu'on dit ?
- entre vingt cinq et trente
- Non entre vingt et trente
- Non vraiment
- Si quand même
…
J'hésite entre le fou rire, la colère et la résignation. Au vol, je note quelques caractéristiques sans grande conviction.
La victime intervient brutalement, elle secoue l'interprète et l'invective. Moi qui écrivais laborieusement corpulence moyenne, je relève la tête et demande fermement le silence.
Je laisse s'écouler une seconde ou deux, histoire de profiter pleinement du calme précaire puis demande à Dimitri ce qui se passe. Au lieu de répondre, il s'adresse à l'une des touristes, la blonde. Elle hoche vigoureusement la tête et tend un caméscope. Avec un flegme digne des assemblées diplomatiques, auxquelles je sais qu'il assiste, Dimitri explique que Mme Delmas a filmé, par inadvertance, elle ne sait pas encore bien utiliser son matériel, toute la scène.
Je reste sans voix. Pourquoi n'ont elles pas commencé par là ! J'appelle le technicien vidéo qui, en trois branchements et cinq clics, projette la vidéo. "Ah c'est Micha, parfait, je sais où le trouver". Je demande au technicien si c'est possible de copier la vidéo. Avec un petit sourire supérieur, extrêmement irritant, il déclare que c'est déjà fait, rend le caméscope à sa propriétaire et disparaît avec les câbles. D'un geste de la main, je congédie tout le monde. Dimitri se lance alors dans un long discours qui a l'air de plaire, tout en entraînant les françaises à l'extérieur, je lui en suis reconnaissant. J'assure à Mme Mizcezk que j'ai bien ses coordonnées et pars vers la gare routière.
Si je fais vite, je pourrais récupérer l'objet du délit avant qu'il ne soit échangé contre une dose.
Je connais bien Micha, je l'ai arrêté pour la première fois quand il avait huit ans. Vol à l'arraché, déjà. Orphelin, l'aîné d'une fratrie de six. Je l'ai laissé filé. Ce sont les affaires sociales qui l'ont eu. Je l'ai revu de loin en loin. Il a grandi et s'est musclé dans les fermes d'accueil, toujours plus éloignées de Budapest, mais toujours il est revenu. Il a fini par retrouver la trace de ses frères et sœurs : trois morts, maladie ou autre, un camé, une pute. Il les protège comme il peut.
J'arrive, plutôt joyeux après cette marche au grand air, à l'arrière de la gare. Bien entendu les guetteurs de cinq, six ans ont sifflé et couru, mais je suis connu, ils ne seront pas tous partis. En effet Micha et une certaine Helena, assis, fument en discutant tranquillement. Micha a repris son air de chat endormi qui trompe bien son monde. Avec un sourire bon enfant, il me tend trois téléphones. Je les empoche, surpris du nombre et le sermonne sans illusion.
J'estime qu'avoir brillamment résolu cette histoire de vol, me donne droit à mon après-midi. Je vais tranquillement aller à pied chez la mère de Mme Mizcezk lui rendre son iPhone puis je rentrerai chez moi. Demain je me renseignerai sur les autres propriétaires.