Le phare
16 mars 20143 minutes
Le phare
16 mars 20143 minutes
La fraîcheur de l'air annonçait la nuit. Les derniers rayons du soleil battaient en retraite devant l'obscurité. Aucun bruit ne venait perturber le ressac monotone et immuable. La mer avait laissé son odeur de vase salée et d'algues pourrissantes. Les conifères avançaient jusqu'à la mer, s'enracinant dans la moindre anfractuosité comme s'ils voulaient prendre possession de tout le territoire. Combien de temps encore le vieux phare résisterait-il à la végétation hostile ? Pendant que j'observais ce paysage oppressant, la dernière lueur du soleil éclaira brièvement les murs décrépits et la tourelle rouillée accentuant l'impression de désolation.
Et pourtant.
Tout en réglant l'arrivée du gaz de mon réchaud, je ne pouvais empêchait les souvenirs de se déployer. J'entendis à nouveau nos rires joyeux d'adolescents et les éclaboussures perlées d'écume de nos baignades. Je restais là, le regard fixé sur les ténèbres. Plus de vase salée mais les parfums enivrants de nos corps en sueur. Il me semblait humer l'odeur des crabes et crevettes que nous cuisions au soleil couchant entre deux rochers.J'en sentais le goût sur ma langue et entendais le craquement des carapaces. Je repoussais de toutes mes forces les images tapies à la lisière de ma conscience et m'efforçais de me plonger avec concentration dans le déroulement des jours qui avaient précédé. Nos voix muaient à l'époque et les timbres tantôt graves, tantôt aigus, s'entremêlaient, se confrontaient avec vigueur et conviction que ce soit pour décortiquer la dernière partie de tarot ou pour refaire le monde. C'est l'écho de la seule voix féminine du groupe qui se plaignait du froid qui brisa en mille éclats ma soi-disant maîtrise. Je me mis à frissonner malgré la clémence de cette fin de saison. Je savais que c'était une mauvaise idée de revenir ici. J'avais naïvement pensé que la fatigue m'épargnerait ces réminiscences douloureuses et je constatai avec effroi que, bien au contraire, mon épuisement abaissait mes défenses.
Pourquoi Luc avait-il apporté ce whisky et pourquoi avions nous bu et fumé autant ? Rite obligé du passage à l'âge adulte ?
Un rire dément me ramena brutalement à la réalité. C'est moi qui l'avais émis. Tremblant je mis de l'eau à bouillir et attendit d'avoir absorbé une partie de la soupe instantanée avant de m'autoriser à regarder de nouveau en arrière. Personne ne savait et surtout pas ce crétin de thérapeute qui m'avait envoyé ici pour finaliser mon travail de deuil ! Je pris encore quelques gorgées de soupe.
Qui pourrait comprendre la folie qui s'était emparé de nous ?
Françoise, nue, titubant devant nous en balbutiant qu'une partie serait une merveilleuse façon de terminer nos vacances et nous, jeunes puceaux boostés aux hormones et à l'alcool acquiesçant. Dans les brumes éthyliques de cette monstrueuse soirée, il m'est impossible de savoir qui a fait quoi. Un brouillard opaque obscurcit toute tentative de clarification. Il ne reste que le matin. Le matin de la catastrophe. Le matin du désastre. Etions-nous encore ivres ou écrasés de culpabilité ? Ou quoi que ce soit d'autre ? Toujours est-il que nous nous sommes tous précipités à la mer pour aller sauver Françoise qui nous avait précédé en criant, en hurlant.
Les gardes côtes ont retrouvé les corps et nous ont recueillis Eric, Paul et moi.
Eric le légume, entouré des soins attentifs de sa mère, que je vais voir de temps à autres mais qui n'émergera jamais.
Paul, le débile muet, qui survit entre sa caravane crasseuse et son emploi de balayeur à l'usine. Commotion cérébrale. Je ne pouvais pas ne pas l'employer.
Et moi.
Miraculé qu'ils disent.
Maudit plutôt.