Noël
02 février 20145 minutes
Noël
02 février 20145 minutes
Je n'avais pas allumé la lumière quand le verre m'avait échappé des mains et avait explosé au sol. J'étais restée debout près de la fenêtre à admirer les éclats, le liquide s'écoulait autour, se divisait en delta et se rejoignait en un petit lac de toutes les teintes de gris, laissant fugitivement apparaître le parquet d'acacia. Un rire nerveux secouait mes épaules et je laissai tomber l’œuf qui s'écrasa en éparpillant des fragments de coquilles sur le sol. J'essayais de me ressaisir, il me restait tant à faire pour le réveillon et puis brutalement la sonnette. Je me précipitais à l'entrée et ouvrit. Le boucher en personne était là. J'attendais plutôt un coursier. Il portait un chapeau melon, un costume et même un ridicule nœud papillon rouge. Il ne portait pas le moindre paquet. Croyait-il que je l'avais invité ?
" Bonjour, ou plutôt bonsoir, je suis désolé de vous déranger mais je suis tombé en panne et j'ai pensé que peut-être, je ne sais pas, je vous dérange ? Evidemment que je vous dérange, à quelques heures du réveillon. Bon, écoutez, ce n'est pas grave, je vais essayer de me débrouiller. C'est que toutes les autres maisons sont éteintes alors j'ai sonné ici. Mais excusez-moi, je vous laisse."
Il parlait de façon précipitée et sans me laisser le temps de placer un mot. J'essayais d'exprimer ma compassion et mon aptitude à l'aider par le regard. En même temps un nouveau fou rire montait et je ne pouvais m'empêcher de penser à l’œuf à terre qui serait beaucoup plus difficile à nettoyer une fois sec. Au moment où il reprit sa respiration, je me lançais :
" Vous ne me dérangez pas et je veux bien vous aider. Que puis-je faire ?"
Il ouvrit la bouche deux fois sans rien dire puis, encore étonné, me demanda si j'avais un marteau. Je me demandais de quelle panne il pouvait bien s'agir en lui faisant signe de me suivre. Je pensais avoir un marteau sous l'évier. A peine eut-il fait un pas dans la cuisine qu'il m'envoya brutalement sur l'évier. Je me cognais la hanche et ne put retenir un cri, les larmes me montèrent aux yeux. Je me retournais au craquement sinistre qui suivit. Et là, je ne pus me retenir de rire, c'était nerveux bien sûr et pas très gentil. Le boucher se tenait la cheville gauche, lui aussi les larmes aux yeux, le pantalon décoré de jaune d’œuf et parsemé d'éclats de verre.
"Ne riez pas, je me suis fait mal, vraiment mal, reprenez vous enfin. ARRETEZ MAINTENANT !"
Ces derniers mots hurlés eurent l'effet escompté. Je rapprochais une chaise pour lui permettre de se relever et nettoyais le sol en silence. Ma réputation de folle allait gagner en crédibilité et encore, il n'avait pas vu la table de réveillon grandiose et inutile dans la salle d'à côté. Il se lava les mains, le visage et mouilla les taches d’œuf. Sa cheville avait doublé de volume. Nous savions l'un comme l'autre que je n'avais pas de téléphone. Plus depuis ce funeste appel. Il soupira et me demanda d'une voix calme, rassurante :
-Avez-vous vraiment un marteau ?
- Oui, absolument.
Et, sur la défensive, je le brandis. Je n'étais pas folle, juste écrasée de chagrin et bourrée de calmants.
- Pensez-vous être capable d'aller décoincer ma passagère à cent mètres d'ici ? J'ai dérapé et la voiture s'est enfoncée dans une congère. Croyez-vous que vous pouvez le faire ?
- Oui, je peux et je vais le faire !
Et je sortis le marteau à la main. Aussitôt le froid me saisit mais par fierté, je ne voulus pas retourner chercher un manteau. La voiture n'était pas loin. Je la voyais, mais pas le passager. Je compris tout de suite comment dégager la portière et j’assénai les quelques coups nécessaires tout en pensant qu'une masse aurait été préférable à un marteau. Enfin. J'ouvris la voiture et découvris une petite fille serrant un violon contre elle.
"Viens", lui dis-je, "ton papa s'est foulé la cheville, il est chez moi." et j'indiquai la direction d'un geste vague.
"Ce n'est pas mon papa".
Elle sortit avec un grand naturel, posa l'étui du violon soigneusement dans la neige et extirpa un énorme sac de victuailles trop lourd pour elle. Après un instant d'hésitation, je laissai le marteau dans la voiture, prit le cabas rempli et revint à la maison. La petite me suivait.
- C'est vrai que vous vivez seule depuis quatre ans ?
- Oui.
- C'est vrai que votre mari et votre fils sont morts le soir de Noël ?
- Oui.
C'est vrai que vous ne sortez jamais de chez vous ?
- Non.
J’espérais que mes réponses, franches, mais monosyllabiques l'arrêteraient et je me demandais si toutes ses phrases commençaient de la même façon.
- C'est vrai que Charles s'est foulé la cheville ?
- Oui.
- On va réveillonner chez toi, alors !
Ah ben zut, la seule phrase qui ne commençait pas par "C'est vrai" me laissait sans voix. Heureusement nous étions arrivés et Charles prenait le relais.
- Sophie, je suis désolé, je ne peux pas t’emmener chez ton père et Madeleine ne sait pas conduire.
- Ah, tu t'appelles Madeleine. C'est pas grave Charles. Papa ne voulait pas vraiment me voir de toute façon.
Je restai les bras ballants dans ma propre cuisine tandis que la gamine vidait le sac et sortait casseroles et plat à rôtir puis mettait au frais une bûche et des avocats aux crevettes.
Charles avait allumé le four, sortit le beurre, le sel, le poivre comme s'il était chez lui.
Interloquée mais ne voulant pas le montrer, je passai dans la grande salle, vérifiai l'alignement des verres, pliai les serviettes en étoile et annonçai que c'était prêt.
Ils arrivèrent, l'un s'appuyant sur l'autre et Charles s'assit lourdement à table.
- La dinde ne sera pas prête avant une heure, on commencera l'entrée d'ici trente à quarante minutes. En attendant, joue Sophie.
La fillette n'avait pas attendu. Elle avait relevé ses cheveux et accordait son violon. Je m'assis dans mon fauteuil préféré et, renonçant à comprendre, je me laissai emporter par la mélodie de Noël que Sophie attaquait avec brio.