Sauvé !
06 octobre 20134 minutes
Sauvé !
06 octobre 20134 minutes
Pas facile la vie ! Depuis ce matin j'ai échappé plusieurs fois à la mort et je suis épuisé. Je suis seul aussi, terriblement seul. On ne peut faire confiance à personne. Hier j'avais cru, innocent que j'étais, que l'union pouvait faire la force. Quelle erreur ! Quelle cruelle erreur ! La disparition est plus amère, plus douloureuse quand on connaît les disparus. On ne m'y reprendra plus à me joindre à un groupe. Nous avons été repéré dès la fin de matinée et nos fuites éperdues n'ont pas vraiment été couronnées de succès. Bousculé, Chahuté, je n'ai dû mon salut qu'à cette providentielle encoignure. Evidemment il n'y avait de place que pour un et ce n'est pas sans culpabilité que j'ai défendu ce minuscule abri. L'horreur m'a envahi quand l'importun a été lacéré devant mes yeux. Que j'ai fermé aussitôt. Mais trop tard. Des images du corps déchiqueté me hantent désormais.
Depuis j'évite soigneusement les autres. Tous les autres. Je me déplace de cachette en cachette repérant ma prochaine étape, vigilant à tout moment. Ma lâcheté n'a d'égal que mon désir de survivre. Je profite de toute diversion pour bouger. Et pour me nourrir. Car j'ai faim en plus. Une faim inextinguible. Je mange tout ce que je trouve. Répugnant... et pas toujours digeste. Tout à l'heure, une chance comme il en arrive peu : deux individus tellement concentrés sur leur repas qu'ils n'ont rien vu venir. En un instant, ils ont été embarqués et l'environnement est redevenu calme, immobile, serein comme si rien ne s'était passé. Je n'ai pas attendu qu'ils reviennent. Je me suis précipité et j'ai tout absorbé, si vite, si stressé, regardant de tous côtés tout en bâfrant que je me sens lourd et nauséeux. A y réfléchir maintenant, je ne sais même pas ce que j'ai mangé. Ma tête dodeline, mes pensées deviennent confuses. Heureusement la peur me tient éveillé. Je ne veux pas finir comme les autres. Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je tiens tellement à vivre, je n'ai pas d'autres souvenirs que des courses poursuites. Toujours : se déplacer, se cacher, se nourrir, se déplacer...
A nouveau un frisson de peur me remet les idées en place : c'est quoi ces divagations pseudo philosophiques sur un éventuel sens à ma vie ? Se déplacer, se cacher : voila les préoccupations essentielles sur lesquelles me concentrer puisque, temporairement, je suis repu.
DANGER ! DANGER ! Comment ai-je pu me retrouver dans cet espace dégagé et d'une clarté aveuglante ? Je ne comprends pas comment, des sombres bas-fonds de mon quotidien, je suis arrivé ici, lieu inconnu et à découvert. Je ne trouve aucune cachette digne de ce nom. Et cette fatigue qui m'envahit, me ralentit. Je ne bouge pratiquement plus et mes idées vagabondent à nouveau vers des horizons incertains. Même la peur se dissout dans un néant gris et vide. Tout en pensant que ma dernière heure est venue, je me raccroche dans un sursaut à mes vieilles habitudes et me réfugie dans un endroit ombragé à défaut d'être sombre, à la frange de cet espace lumineux où j'ai abouti contre mon gré... je perds doucement conscience.
Tout à coup je suffoque et ne peux plus respirer. Par réflexe, je grimpe le long de ce pieu vertical auquel j'étais cramponné. Je découvre un autre monde où les images sont nettes et les bruits envahissants. Ma vision a totalement changé et je commence par avoir quelques difficultés à analyser la mosaïque de couleurs que je perçois, puis, très vite, j'assemble le puzzle morcelé et, instinctivement, je comprends. Sur trois cent soixante degrés, je découvre un nouvel environnement verdoyant. Mes pattes vacillantes s'affermissent de seconde en seconde sur la tige où je suis posée. Mes ailes bleues irisées, sèches à présent, vibrent doucement. Un ballet de mes élégants congénères anime la surface de l'étang. J'entends le chant de leur vol et sait qu'ils seront accueillants. Déjà les souvenirs larvaires disparaissent laissant place à une liberté grisante et une envie irrépressible de rencontrer celle qui m'est destinée. D'une petite impulsion, je décolle et, avec l'aisance d'un agrion chevronné, je décris quelques arabesques aériennes avant de rejoindre la farandole éthérée.